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Pierre - ou drame au fournil avril 2 2016

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  Sage-femme :

Elle s’est évanouie, mais l’enfant est là. Enfin ! Le terme de délivrance n’est pas usurpé. Il a de jolis traits… mais il ne crie pas, ne bouge plus… sa poitrine se soulève à peine. Si je coupe le cordon ombilical, il ne tiendra pas le coup. Il est venu avec un peu d’avance, ce chérubin, et pour cause… la pauvre Angèle a pris une raclée maison il y a deux jours quand Pol est rentré, rond comme une barrique et plus teigneux qu’une hyène enragée.

Si cet angelot survit… faites, mon Dieu, qu’il ne ressemble pas à son père.

Pol :

Ma femme est en cloque ! Elle morfle en ce moment. J’ai entendu crier. Bien fait pour elle ! J’en veux pas de son môme. Elle a intérêt à ce que ce soit un mâle au moins. Sinon, elles ne perdent rien pour attendre toutes les deux !

Sage-femme :

Mon Dieu, il ne respire plus, plus de pouls ! Il est presque mort-né. Je vais devoir présenter ainsi son décès… Il a vécu quoi… quelques secondes – à peine ! Je vais bien insister sur les coups qu’Angèle a reçus dans le ventre. La pauvre, elle mettait tant d’espoir dans ce fils possible.

Angèle :

Cassandre, tu me donnes mon bébé, s’il te plaît. Ne dis rien. Tant pis si c’est une fille. Pol sera vert de rage, mais je m’en moque. Je l’aimerai pour deux ! Allons, pourquoi restes-tu figée ? Où est le berceau ? Mon enfant n’est quand même pas avec son père. Parle ! Tu es si pâle. Tu as pleuré. Mon bébé ne va pas bien. De grâce et de pitié, parle.

Sage-femme :

Je lui ai tout dit. Elle s’est tue. Elle n’a pas même versé de larmes – mais cette douleur au-delà de tout… c’était pire que si elle avait piqué une crise de nerfs. Elle était anéantie… comme absente. Cet enfant aurait pu lui apporter le bonheur. J’ai voulu aller lui chercher un cordial – elle était si blême – je voulais la revigorer un peu ; mais la porte s’est ouverte brusquement alors que je m’apprêtais à en saisir la poignée.

Pol, avec la délicatesse qui le caractérise- a hurlé en entrant : « J’ai le droit de voir mon fils ! »

Pol

Putain ! Vous auriez dû voir leurs tronches ! J’ai su tout de suite que ça n’allait pas. La sage- femme m’a expliqué que mon fils était mort-né – que les coups que j’ai filés à Angèle en sont sans doute responsables. Elle m’a presque traité d’assassin ! C’est quand même pas ma faute si j’ai toujours envie de tabasser ma femme.

J’ai soutenu le regard venimeux de Cassandre un bon moment. Quand j’ai à nouveau regardé Angèle, ses cheveux blonds avaient pris la couleur de la cendre et elle les arrachait par touffes – silencieusement. Ça m’a glacé le sang. Et puis, je me suis dit que je n’avais qu’à l’aider – pour une fois que j’en avais envie ! J’ai également tiré sur une touffe de cheveux. Elle m’est restée dans la main. J’ai éclaté de rire… et j’ai laissé les cheveux tomber en pluie sur le lit. Cassandre était pivoine. Elle devait rêver de me couper les mains et de m’arracher les yeux… peut-être même plus… mais bon, vous voyez …

Sage-femme :

C’était horrible de les voir tous les deux s’acharner sur les cheveux d’Angèle. De plus en plus de clairières apparaissaient sur son crâne… Et puis… au bout d’un laps de temps qui m’a semblé interminable… Angèle était complètement chauve. Alors Pol s’est surpassé. Je ne l’avais encore jamais vu aussi odieux. J’en frémis encore. Il l’a traitée de tous les noms d’oiseaux imaginables… et inimaginables… « Sale tondue ! » et « Crâne d’œuf » étant les seuls que j’ose rapporter ici. J’aurais tout donné pour être ailleurs… mais j’avais peur de les laisser seuls. Les hommes comme lui ne méritent pas même la corde qui servirait à le pendre. Ne me reprochez pas de ne pas être charitable. C’est une brute, un macho égoïste et sans conscience. Je me suis contenue longtemps, mais lorsqu’il a commencé à accuser sa femme du meurtre de son fils – oui, vous avez bien lu – j’ai bondi. Je lui ai rappelé, en faisant de mon mieux pour maîtriser ma colère – qu’il était vraiment intolérable qu’il cherche à inverser les rôles… que les coups de poing qu’Angèle a reçus au ventre … c’est lui, qui les lui a donnés.

Pol

D’où elle sort, celle-là ? Une mégère qui se croit tout permis, qui m’insulte chez moi !!! Si ça se trouve, c’est de sa faute à elle, c’est elle qui a déconné. Et maintenant elle m’accuse et elle veut faire la loi. C’est fort de café. Je m’en vais la remettre à sa place.

Aïe, quelle garce !

J’ai voulu la cogner, mais j’ai même pas eu le temps de faire 2 pas. Elle m’a flanqué une gifle à me décrocher la mâchoire.

Et elle s’est barrée en me traitant d’épave toxique. Ça veut dire quoi ? C’est sûrement pas un compliment. La Cassandre, elle m’apprécie pas vraiment. Je m’en fiche, c’est réciproque.

En tous les cas, elle va payer sa gifle … au prix fort !

Angèle :

Je suis seule, désespérément seule. Mon petit Pierre n’est plus au chaud, à l’abri dans mon ventre.

Il est… mort ! Mort !!!

Je répète le mot, mais je n’arrive pas à y croire. Ce n’est pas possible.

Tant de misères, de souffrances… et puis rien ! Du vent, des fleurs, le néant !

Tenancière du bar « Grappe fleurie »

Dieu, que je plains Angèle ! Quelle crevure son mari ! Il raconte à qui veut l’entendre comment il lui a réglé son compte… parce qu’elle était « infichue » de lui donner un héritier viable.

Moi, je dis que c’est sans doute mieux pour le môme !   Mais pour Angèle, c’est horrible.

J’espère que l’histoire des cheveux qu’il arrachait à pleines poignées ne tient pas la route. Il raconte ça à tout le monde. C’est un vantard et un menteur de première. J’ai quand même un peu peur, car c’est bizarre. Ça ne ressemble pas à ses bobards habituels…

Pauvre Angèle ! Et je ne peux même pas aller la voir et la soutenir. Elle me déteste car son mari passe le plus clair de son temps chez moi… et y dépense ce qu’elle gagne.

C’est pas vrai ! Il a bu tout le fric qu’il avait et il parie maintenant des horreurs pour qu’on lui paye encore un coup à boire.

J’ai crié trop tard. Il vient d’avaler tout cru un de mes poissons rouges ! Je vais y mettre des piranhas !

Allez oust ! Du balai ! Dehors tous les poivrots ! Allez vous faire pendre ailleurs !

Pol

Que des mégères dans ce patelin ! Elle nous a flanqués dehors, dites donc !

Aucune envie d’aller retrouver crâne d’œuf !

Tiens, Léon a l’air en forme. Je n’aurais rien contre une petite virée avec lui.

Angèle :

La lumière rentre à flots. Il doit être tard. Dieu que j’ai mal.

Pol n’est pas rentré.

Je ne tiens pas debout ! Je ne peux tout de même pas rester là à ruminer.

Pierre, mon petit Pierre, je n’ai même pas entendu le son de ta voix.

Lorsque Cassandre est revenue après le départ de Pol, elle m’a tendu le petit corps déjà glacé et raidi. Je l’ai serré très fort dans mes bras. J’espérai – envers et contre tout- mais bien sûr, le miracle n’a pas eu lieu.

Cassandre a voulu me le reprendre… mais je ne pouvais plus le lâcher.

Elle est restée auprès de moi jusqu’à l’arrivée du médecin. Elle a bien senti a profondeur de la béance, du gouffre qui s’est creusé en moi.

Le médecin doit revenir.

Pol n’est pas rentré.

Docteur Ferrat  :

Pauvre femme ! La sage-femme m’a tout raconté, heureusement, parce qu’Angèle ne pouvait plus décrocher un mot. Je lui ai administré un sédatif puissant pour qu’elle se repose un peu. Elle aurait dû m’appeler lorsqu’elle a senti les contractions. Je l’aurais fait rentrer à la maternité de Pen Bihan. Je ne sais pas si le petit aurait pu être sauvé. Cassandre a beaucoup d’expérience, elle a sûrement fait ce qui devait l’être… mais Angèle aurait été un peu au calme, à l’abri. C’est triste à dire, mais cela aurait peut-être fait la différence. Pol est absolument ignoble. Il n’a aucun respect pour sa femme… ni pour personne d’ailleurs.

J’espère que Cassandre trouvera une perruque ou un foulard pour cacher le crâne nu d’Angèle. La violence de la scène à laquelle Cassandre a assisté était à peine soutenable. Surtout le plaisir sadique de Pol à arracher des touffes de cheveux du crâne de sa femme effondrée a horrifié Cassandre.

J’ai bien peur que les cheveux d’Angèle ne repoussent pas. Un pareil choc émotionnel peut avoir des conséquences inattendues.

Trois mois ont passé. Le médecin avait raison. Angèle porte en permanence une écharpe sur sa perruque blonde. Elle remplace son mari au fournil et tout le monde s’accorde à dire que le pain est meilleur. Angèle s’est repliée sur elle-même. Tous les soirs, elle va jusqu’à la mer, elle cueille un brin d’arméria, ramasse une plume ou un galet qu’elle dépose sur la tombe de Pierre. Autour de l’angelot qui se dresse sur la dalle de granit s’accumulent les offrandes d’Angèle. De temps en temps elle y met aussi un petit pain qu’elle a moulé exprès pour lui. Les oiseaux s’en régalent quand elle s’en va. Quant à Pol, elle ne le voit guère.

Tenancière du bar « Grappe fleurie » :

Pol beugle à tue-tête des chansons paillardes – accompagné par ses compagnons de beuverie.

C’est insupportable. Je n’en peux plus de les entendre brailler. Ils sont tous cuits comme des coings. Normalement, je ne devrais plus rien leur donner à boire- mais ils deviennent violents quand je les contrarie - surtout Pol. Il n’a pas supporté que je les mette dehors la nuit où il a avalé un poisson rouge. C’est pourquoi je préfère encore les servir.

Hier soir, j’ai eu la peur de ma vie : Angèle est rentrée dans le bar. C’était la première fois que je la voyais chez moi.

Pol était furieux… mais au lieu de la frapper ou de l’insulter sauvagement comme il sait si bien faire, il a seulement saisi un œuf sur le comptoir… et il s’est mis à en caresser le sommet en fixant sa femme d’un air mauvais.

Angèle est devenue pivoine puis – d’un seul coup- blême. Elle tripoté son foulard, puis elle est partie, sans piper mot.

Je n’ai aucune idée de ce qui l’a poussée à venir chez moi.

Angèle :

Je l’attends. J’ai pris son fusil au râtelier et j’y ai inséré les cartouches.

Hier, je voulais le quitter. Je suis allée à la « Grappe Fleurie » car il ne rentre quasiment plus. Je n’ai rien pu lui dire – il a été odieux.

Mais, ce midi, il est venu me trouver alors que je faisais ma sieste. Il m’a dit qu’il rentrerait ce soir. Les yeux de merlans frits qu’il avait en me regardant ne laissent rien augurer de bon.

Il va vouloir me toucher, m’embrasser, me prendre. Son haleine empeste l’alcool. Ses mains sont sales… il est brutal, toujours.

Il me dégoûte, je me dégoûte.

Je vais tirer sans sourciller. Je vais viser le cœur ?

Il n’aurait pas dû m’obliger à tirer aux ball-traps. J’espère qu’il sera seul.

Ouest-France :

Que s’est-il passé au fournil de la boulangerie Caroff ?

Pol, le boulanger, a été retrouvé mort dans son pétrin. Son fusil de chasse était posé à côté de lui. Sa femme, profondément choquée, n’a pu expliquer aux policiers les circonstances du drame. Le commissaire Le Duff promet une enquête approfondie. « Nous ne pouvons écarter aucune piste. Monsieur Caroff fréquentait des milieux interlopes et connaissait bien des inimitiés» a-t-il déclaré lors de sa conférence de presse.






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